Chapitre 5 : grotesque

« Enfin, voilà l’appart’ quoi »

Sa voix me tire de ce qui semble être un rêve éveillé. Je suis debout dans une pièce très lumineuse, où s’étendent le long des murs deux lits d’une place. Leurs draps sont d’un bleu très clair, accompagnés sobrement par la note de blanc fournie par les oreillers à leur bout. Je distingue au loin une cuisine quelconque, mais n’arrive pas pour autant à estimer la taille de l’appartement. Debout entre les deux lits, nous tenons à peine. Au fond, une fenêtre laisse passer une lumière si blanche qu’elle en est dérangeante.

« Y a pas grand-chose à en dire »

Je regarde enfin mon interlocuteur. Celui-ci a le visage d’un journaliste que je connais, mais je reste impassible. Sa voix est posée, sereine. Son visage est constamment animé par une joie indicible, comme si un sourire était constamment gravé au plus profond de son âme. Il semble simplement vivre la vie dans l’instant, sans jamais se prendre la tête… et sans jamais dormir non plus, des cernes creusant le contour de ses yeux.

Je ne parle toujours pas.

« Sur ce je te laisse, j’ai une soirée. Profite bien écoute, on se voit plus tard. »

Sur ces mots, il s’empresse de sauter par la fenêtre. Je me penche vers celle-ci : elle donne sur un toit court surplombant un escalier bondé de monde, lui-même rejoint par plusieurs escaliers. L’ambiance y est pour le moins collégiale, le peuple montant et descendant rappelant sans nul doute un lycée une fois la sonnerie retenti.

Je regarde au loin. Le toit s’étend à l’infini pour protéger un Colisée immense au centre de cette construction énigmatique. La lumière se reflète sur les pierres blanches de l’édifice, lui donnant un aspect divin. La seule pensée me traversant l’esprit est d’une étrange simplicité : j’irais bien me poser sur les toits surplombant le Colisée, avec un peu de musique dans les oreilles pour accompagner le tout.

« Tu ne serais pas Maxime ? »

Me voilà surpris une nouvelle fois dans mes rêveries, cette fois-ci par une voix mélodieuse dans laquelle je discerne une pointe de curiosité. Je me retourne. En face de moi, au centre des lits prenant le rôle de délimiteurs de couloir, se tient désormais une jeune femme couleur caramel. Son petit visage rond est avenant, son sourire accueillant. Son regard qui plonge dans le mien n’est teinté que de sympathie.

« Mais oui, c’est vraiment toi. T’es le mec de Twitter là ! »

Elle me sourit, et son visage s’illumine. Les bras entrelacés dans son dos, elle penche légèrement la tête pour me dire :

« Je suis venu pour toi. »

Mon regard fuit l’espace d’un instant ma boîte crânienne, prenant sa vie propre pour m’offrir des angles dramatiques sur ma rencontre impromptue tandis qu’elle retire avec assurance la robe qu’elle porte, le regard complice. Les images que capture mon regard sont violentes, presque lacérantes malgré les gestes gracieux de la femme. Se rapprochant plus avant de l’ingénue, il n’enregistre plus que son visage, révélant des yeux aussi sombres que brûlants me fixant toujours intensément. Le reste de son visage, à peine perceptible, n’est plus qu’angles tranchants.

Mon regard revient à moi. La violence de l’expérience me fait tituber jusqu’à mon lit. La jeune femme ne semble pas changer d’idée, et s’allonge lascivement sur le lit en face du mien.

Je m’oublie, et contemple brièvement l’idée de lui faire l’amour.

Alors que je me questionne, son corps change. Où il n’y avait jusque là que des formes arrondies et accueillantes se tient désormais une fresque que Rubens aurait peinte avec plaisir, pour peu qu’il eût été tenté d’exprimer les pires pensées de Charles Manson au pic de sa folie. La petite femme perd petit à petit sa couleur caramel pour devenir blanche, blafarde alors que son corps dégouline, suinte sur le lit. De sa chair naissent l’une après l’autre d’autres femmes graciles, frêles, dont les os saillants se marient à ravir au désespoir que leurs pupilles, vides de toutes émotions, semblent tenter d’exprimer. Çà et là, des formes animales jaillissent. Sans fourrures. Sans âmes. Ce spectacle grotesque n’en finit pas, ces corps inertes ne faisant que se créer et se fusionner suivant le rythme d’un manège macabre.

Ma réflexion pourtant n’est pas perturbée le moins du monde. « Devrais-je lui faire l’amour ? » est la seule question occupant mon esprit face à cela, toujours fixé par les yeux encore discernables de la créature qu’était autrefois la jeune femme.

Je reviens à moi, doucement rappelé à la raison par mes principes. Toujours insensible face à la transformation de ma compagne, je ne fais que me rappeler mes attentes personnelles, mes élans romantiques et le simple fait que je ne la connais pas.

Quand bien même je n’ai prononcé mot, les créatures occupant le lit d’en face semblent avoir compris mon retour à la raison et prennent une à une la poudre d’escampette en ricanant, comme le feraient les lutins d’un conte.

Les derniers membres de cette troupe hallucinée quittent mon foyer quand mon regard est attiré par une figure humanoïde sur le départ. Sa robe blanche soulevée par sa course, je discerne des fesses juchées sur des épaules là où son dos aurait dû se trouver.

Je décide alors de la poursuivre et, avant qu’elle ne franchisse le seuil de ma porte, lui agrippe le bras pour la retourner vers moi, plongeant mon regard dans le sien avec effroi. Ses yeux sont durs, son visage renfermé et marqué par des années de souffrance.

« Mais… Mais qu’est-ce que tu fous, là ?! T’es majeure au moins ?! Qu’est-ce qu’il te prend ?! »

À mesure que je prononce ces mots, son visage ne fait que rajeunir. Une fois ma voix morte au fond de ma gorge, son visage devenu rond et laiteux n’est désormais plus tourné vers moi que pour me contempler d’un regard tendre. Après m’avoir adressé un petit rire taquin, elle saute dans la marée humaine des étudiants descendant et remontant inlassablement les escaliers s’étendant à perte de vue.

Porter mon regard vers la foule baignée de lumière m’aveugle sur-le-champ.

Mood musical

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