Chapitre 6 : la théorie du chaos

Je n’aime pas devenir une « personnalité » sur internet.

C’est peut-être cette simple phrase qui résume assez bien mon dilemme actuel et motive la création de ce billet. Ironique venant d’une chronique utilisant un montage de ma personne comme on peut le voir de n’importe quelle personnalité sur internet ? Ce cynisme m’amuse.

Une pensée gonflée, voire même vaniteuse, de la part d’un petit journaliste qui a à peine dépassé sa dixième vidéo à quelques dizaines de milliers de vue, vidéos qu’il n’a d’ailleurs pas lui-même créés ? C’est cette pensée qui m’a empêché de pointer du doigt mon problème ces derniers temps. J’essaie donc de la mettre de côté.

J’ai passé ma vie à chercher à vivre de ma passion pour l’écriture et les sujets qui m’animent. Aujourd’hui, après des années de galère, me voilà dans une rédaction qui met en valeur mon travail, me rémunère assez pour que je vive largement et ne me pose jamais le moindre problème d’éthique, fait assez rare dans mon histoire pour être souligné.

Mais alors, que se passe-t-il ? Le fait est que je suis désormais devant de nombreux yeux qui font le lien entre ma personne et le contenu devant eux, n’hésitant pas par ailleurs à m’apostropher pour majoritairement me traiter de tous les noms. Loin d’être choqué, j’y suis depuis bien longtemps habitué. Mon problème n’est pas celui-ci.

Mon problème est d’avoir toujours eu à cœur d’être entier avec les personnes qui me suivent, cette démarche étant pour moi primordiale dans la confiance que vous pouvez (ou non, bien sûr) accorder à mes écrits, à mon point de vue. Sans dire que je représente une source infaillible, vous savez d’où je viens et pourquoi je peux penser ce que je pense : en somme, j’essaie de vous offrir des clefs pour me lire.

Cette compréhension, je l’ai installée dès mes premiers sites. Chaque jour, je vois des pseudonymes dans mon flux de réponse Twitter présents depuis si longtemps qu’en calculer la présence effective me mettrait un coup de vieux phénoménal. Ces personnes m’ont suivi auparavant grâce aux plateformes que je maîtrisais pleinement, faisant que le doute n’existait pas virtuellement sur ma personne : mes faiblesses et mes forces, mes qualités comme mes défauts étaient représentés sous leur forme la plus pure.

Aujourd’hui, j’apparais sur une plateforme bien plus large que je ne suis, avec un ton cherchant à répondre aux questions du plus grand nombre. Si place pour la personnalité il y a, je ne peux pas en mon âme et conscience balayer le fait que des regards se portent sur moi en attente d’une information : je me dois donc de m’y conformer autant que faire se peut. D’autres regards encore ont des attentes particulières auxquelles je me dois de répondre.

Dans cette idée, me voilà à devoir me représenter sur internet. Cherchant toujours à envoyer le plus de positivité possible sur les ondes, je tente tant bien que mal de me transformer en « l’ami de tout le monde » pour pouvoir transmettre ce que j’ai à transmettre.

Cependant… Je ne suis pas ça. J’adorerais l’être bien sûr, mais c’est loin d’être mon cas. Je suis un être humain, terriblement faillible et malléable, constamment changeant, jamais lisse. Un brin misanthrope même, ou en tout cas en difficulté dès qu’il s’agit de trouver des êtres humains intéressants. Sûr de moi autant que je peux l’être jusqu’à ce qu’une brise fasse vaciller mon vaisseau. Je crois que l’une de mes plus grandes convictions est que le fait d’être humain est justement d’être faillible, en proie au doute et constamment terrifié par ses erreurs.

Or, le principe de fonctionnement d’internet et de mon métier me force naturellement à adopter le masque d’une personnalité publique, aussi insignifiante qu’elle soit, mettant au placard tout ce qui est humain pour devenir l’espace de quelques minutes une banderole gesticulante sur laquelle est apposée une voix rythmée.

Comprenez bien : je suis très heureux d’être accueilli chaleureusement, de faire rire mes contemporains et que mon propos puisse potentiellement les intéresser. Mais une partie de moi a aussi l’envie terrible de rappeler à tous ceux qui m’accueillent à bras ouverts à quel point je ne le mérite pas, puisque c’est à une version fantasmée de ma personne qu’ils s’adressent. Un produit, créé avec précision dans mon laboratoire et soigneusement mis en scène par d’autres pour consommation immédiate.

C’est aussi pour ça que ce blog s’est petit à petit transformé en recueil plus personnel ; un blog, finalement. La raison d’être de ces chapitres est autant de m’épancher que de donner l’accès à ceux qui le souhaitent à… mon être, dans son entièreté. Si touché que je puisse être de vos sentiments amicaux, laissez-moi tout de même vous rappeler ce que je suis plutôt que de vous laisser vous baser sur la manière dont j’apparais.

Évidemment, aussi honnête que j’essaie d’être avec moi-même, le biais que j’entretiens sur ma vision de ma propre personne influence ces écrits. Mais au moins avez-vous un peu plus profond à démêler, et j’espère même de quoi discerner mes paradoxes et mes contradictions.

Après des années à chercher à n’être que positif, je réfléchis aujourd’hui à un nouveau format s’ajoutant à ces chapitres pour laisser s’exprimer mes plus bas côtés, de manière à contrebalancer cette image de moi apparaissant sur internet que je ne reconnais pas sans pour autant la renier.

Je crains tout simplement de ne pas être fait pour avoir une image. Je cherche donc aujourd’hui à la créer et la détruire simultanément, un processus qui pourrait finalement être aussi chaotique que je ne le suis en personne. Ne serait-ce pas là être véritablement honnête avec vous ?

Mood musical

  1. Zenibuka

    Très beau billet mon cher Otaxou, touchant et révélateur à la fois. Je pense néanmoins que tu oubliés un aspect primordial dans tout cela : c’est également le regard des autres qui fait qui tu es. Bon gré mal gré, on est aussi l’image que les autres nous renvoie de soi. Et si ce côté “good guy” persiste et perdure, ce n’est peut-être pas que tu as bien construit une persona pour masquer tes défauts et proposer au public une image séduisante (beau gosse ), mais peut-être que les gens qui te suivent, et c’est mon cas, trouvent dans tes contenus et ta façon de les apporter une honnêteté et une transparence appréciable.

    • Peut-être, mais je trouve dangereux de se considérer comme “gentil”… C’est aussi le meilleur moyen de justifier de mauvaises actions plus tard, voire se mentir à soi-même.
      C’est aussi ça qui me donne envie de créer quelque chose de plus sombre sur le côté : rétablir l’équilibre, et laisser les gens décider d’eux-mêmes avec le plus d’éléments possibles ? Je sais pas exactement.

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